Lingua   

La Vieille

Patrick Font
Lingua: Francese



« Je n’ai pas besoin de vous pour ranger mes vêtements,
Partez, vous m’encombrez », dit la vieille en sautant
À pieds joints sur sa valise. On aurait dit Popeye,
Elle avait encore la souplesse des abeilles
Et d’un pas décidé, vers la gare Saint-Lazare,
Tandis qu’on faisait semblant de pleurer son départ,
Elle s’en allait trottant, son bagage à la main,
Avec deux ou trois pauses pour se tenir les reins.

« Je n’ai pas besoin de vous », dit-elle au contrôleur,
« Laissez-moi ma valise, j’en ai pour un quart d’heure.
L’hospice est en banlieue, on dit que c’est un château
Où les vieux jouent au Scrabble et aux petits chevaux.
Moi, j’ai horreur de ça, comprenez-vous, Monsieur ?
Je n’aime que les westerns avec plein de coups de feu.
J’ai vu 14 fois « L’infernale Chevauchée »,
Je vous le raconterais bien, mais nous sommes arrivés. »

« Je n’ai pas besoin de vous », dit-elle à l’infirmière,
« Pour déplier mes draps, laissez-moi, j’ai à faire. »
Alors, de sa valise, à l’abri des regards,
Elle sortit 20 bouteilles d’un célèbre pinard,
Descendit au salon où les vieux et les vieilles
Jouaient aux petits chevaux, en se grattant l’oreille.
« Bonsoir, messieurs, mesdames, je m’appelle Fanchon ;
L’un d’entre vous n’aurait-il pas un tire-bouchon ? »

« Je n’ai pas besoin de vous », disait-elle au médecin,
En élevant vers lui son troisième verre de vin
Tandis que les vieillards, autour de la pendule,
Chantaient à quatre voix « la grosse bite à Dudule »
Et l’on vit ce spectacle – oh ! combien ravissant –
De quatre-vingts gâteux quittant l’établissement
Afin de ratisser les hospices du pays,
Arrachant à la mort, les moribonds surpris !

« Je n’ai pas besoin de vous », disait-elle au curé,
Qui, sur le lit d’un vieux, s’esquintait à prier.
« Vous voyez bien que ce cadavre n’est pas mort,
S’il ne respire plus, par contre, il bande encore,
Un petit coup de branlette le remettra sur ses pattes,
Comme un coup de manivelle sur une vieille Juva 4. »
Le prêtre révulsé tombait les bras en croix,
Il respirait encore, mais il ne bandait pas.

« Je n’ai pas besoin de vous », répétaient tous les vieux,
Chaque fois qu’un député voulait s’occuper d’eux,
Car vous n’avez pas su vous occupez de nous,
Du temps où nous avions encore confiance en vous.
« Tous vos moyens sont bons pour gagner la Coupole,
Si les morpions votaient, vous auriez la vérole.
En tant qu’improductifs, nous ne produirons pas,
Un imbécile de plus à la tête de l’État. »

« Je n’ai pas besoin de vous », dit-elle aux nécrophages,
Qui la poussait dans le ghetto du troisième âge.
« Saloperie de technocrate qui inventa cette formule,
Du haut de mon mépris, saloperie, je t’encule,
(C’est la première fois que je dis un gros mot »)
Et tout en se servant un petit verre de porto,
Elle fit un bras d’honneur, on aurait dit Popeye.
Elle avait encore la souplesse des abeilles.


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